
Dans le petit monde de la zone portuaire, trois embarcations officielles avaient la priorité : la vedette des douanes, la barge de la légion étrangère et le bateau qui conduisait les touristes sur l’île royale. Nous entretenions avec l’équipage de douaniers des rapports de bon voisinage. Il partait régulièrement en mission de surveillance le long de la côte et s’engageait alternativement sur le Maroni et l’Oyapock. Les trafics étaient aisés. Les douaniers ne chômaient pas mais ne se montraient pas stressés pour autant. L’officier principal nous prodiguait maints précieux conseils quand nous souhaitions remonter un fleuve dont il connaissait les moindres méandres.
La seconde embarcation, une authentique barge du débarquement appartenait à la légion étrangère. Sur cette embarcation d’un autre temps, un légionnaire veillait. Il restait en faction une semaine entière au terme de laquelle, il était relevé par un autre légionnaire. Les bougres s’ennuyaient ferme. Nous les recevions souvent. Leurs histoires personnelles frisaient la caricature. P. venait du nord de la France, il avait commis quelques larcins et plutôt que la prison avait opté pour la légion. Cinq ans obligatoires, c’était le tarif. Il parlait beaucoup de ce qu’il ferait lorsqu’il retournerait à la vie civile mais au terme des cinq années, il rempila. M. était issu d’une famille de batelier et fuyait une mère trop possessive. Il ne buvait que du lait.
Quant à R., l’alcool le rendait fou et lui faisait revivre un épisode traumatique. Mécanicien sur un bateau, il avait, lors d’une violente tempête, reçu un ordre du capitaine totalement en contradiction avec ce qu’il estimait relever de la survie du navire. Ecartelé entre l’obéissance aux ordres et son instinct, il avait suivi les ordres. Le navire avait fait naufrage, il y avait eu des noyés, il ne s’en était jamais remis. Quand, il arrivait que les vapeurs d’alcool embrument son cerveau, il imitait le bruit du moteur et racontait, comme en transe, le conflit mental qu’il n’avait jamais pu résoudre. S. s’était engagé pour voyager, comme je le regardais bizarrement en me demandant s’il plaisantait, il m’affirma d’un ton qui ne souffrait aucune contradiction que la légion était un bon moyen de voir du pays. M. voulait gagner de l’argent. Il avait compris trop tard que la légion étrangère n’était pas le meilleur moyen de parvenir à son but. Il parlait de déserter et passait en revue les moyens possibles pour le faire. Se faire établir des faux papiers n’était pas très compliqué. Mais lui eut l’idée qu’il trouvait géniale, de laisser son passeport ouvert au soleil, pour que l’encre de son nom s’efface laissant la place à un nouveau patronyme. Cette tentative n’avait pas abouti à grand chose. Il était turc. Un événement de sa vie revenait souvent dans ses propos : embarqué sur un navire grec, il s’était trouvé enfermé dans un placard à balais, le temps de navigation qui restait pour atteindre un port, soit sept jours, en raison d’un conflit qui opposait les grecs et les turcs pour la partition de l’île de Chypre. Il en conservait une sainte fureur contre les Grecs. Il fumait des pétards gros comme des cigares havanais, en une inhalation il en aspirait la moitié. Au premier joint il prenait le grade de caporal, au troisième, il devenait général.
La plupart des légionnaires qui séjournait au port nous rendait visite. Ils se laissaient tous aller à des confidences et des émotions que l’atmosphère virile de la légion leur interdisait. L’un d’eux nous apportait des victuailles qu’il dérobait en cuisine. Nous les préparions et bien évidemment, le repas réunissait l’ensemble des navigateurs à quai. Bien que nous l’ayons plusieurs fois mis en garde et assurait qu’il n’était pas nécessaire qu’il chaparde de la nourriture pour partager notre repas, il tenait à nous faire plaisir. Il s’est fait prendre la main dans le sac. Conduit au camp disciplinaire de Régina au cœur de la forêt, il en est revenu cassé, quelque chose de mort en lui. Sur ce camp de Regina, il se racontait des horreurs et si beaucoup étaient probablement fausses ou tout du moins exagérées, la discipline pratiquée à outrance en anéantissait certains. Echaudés et très probablement rappeler à l’ordre, les veilleurs sur leur barge se sont faits plus distants, du moins plus discrets. Ils attendaient que la nuit soit bien installée pour s’évader de l’embarcation et rejoindre notre bord. La plus petite attention les rendait heureux. Ils étaient parfois émus jusqu’aux larmes. Les convier à Noël les laissait sans voix, nous aurions pu leur demander n’importe quel service dans ces moments-là. Voir ces grands gaillards les larmes aux yeux m’impressionnait toujours.
Je n’oubliais pas qu’ils étaient avant tout des militaires, et qu’en cas de conflit, ils n’auraient surement aucun état d’âme. De vieux briscards, racontaient des faits d’arme qui faisaient dresser les cheveux sur la nuque. L’un d’eux affirmait que si l’ordre lui en était donné, il tuerait sa mère ! Quelques-uns suintaient l’ennui et la sueur, certains ne rêvaient que de partir sur le front d’un conflit pour en découdre et peu importe qui se battaient et pourquoi. Mais aucune guerre ne requérait leur présence. Côtoyer des légionnaires m’aurait paru incongru et hors de propos avant de débarquer en Guyane. Leur contact m’a permis de dépasser quelques préjugés et d’avancer d’un pas minuscule dans l’appréhension de la complexité humaine.
décembre 1979 - décembre 1981
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